Ce soir, je suis angoissée... Je le suis souvent, c'est vrai, mais aujourd'hui plus que d'habitude. Charlize tousse. Je suis certaine que tout le monde dirait " pourquoi s'angoisser pour une telle futilité?". Je suis consciente que mon angoisse est démesurée. Consciente, mais incapable de me raisonner. Elle n'a sans doute rien de grave, elle tousse comme ça depuis des jours...une banale crève.... Mais pour moi, cette crève réveille tout un tas de souvenirs que je ne pourrai jamais supprimer... Je suis une maman. Et une maman n'aime pas savoir ses enfants malades. Une maman angoisse quand elle sait son petit affaibli. Moi je suis une maman qui voudrait ne pas s'inquiéter pour une toux le soir, pour un mal de ventre, pour une série de vomissements. VOMISSEMENT.... Ce mot me met des frissons et me sert le coeur... J'éttouffe quand je l'entends, tout comme j'éttouffe à chaque toussotement.... Depuis 9 ans aujourd'hui, je suis comme cela. NOUS sommes comme cela.  A chaque épidémie de gastro c'est panique à bord. On s'enferme, on se coupe du monde, on évite les bises. Au travail, je lave mon verre  après avoir bu mais aussi avant. Je n'accepte les invitations que si je suis assurée que personne n'ait été "brassée" depuis plusieurs jours. Je stresse dès que le journal télévisé annonce le pic annuel du virus.

Certains ne comprennent pas... A quelques uns, je me permets un éclaircissement.  Et je leur explique, ce qu'il s'est passé ce jeudi 12 janvier 2006.

Tout a commencé le mardi précédent. Charlize, 1 mois et demi à l'époque, pleure depuis quelques jours. Elle semble avoir mal au ventre. Je consulte la pédiatre qui m'a donné rendez-vous à 20H. "Si elle pleure encore demain, vous lui faites faire une échographie". Le lendemain...Charlize pleure encore. L'échographie est de rigueur. Un rendez-vous classique qui se solde par un " Elle semble faire une invagination intestinale, vous devez aller aux urgences pédiatriques". Je prends donc mon bébé et je vais aux urgences tranquillement. Je ne sais pas pour quelle raison, je ne sais pas ce qu'est une invagination intestinale. Lorsque j'arrive, les urgences sont pleines à craquer dans le seul hôpital pédiatrique de Lyon à l'époque. Il est 19H et j'ai l'impression qu'une centaine de personnes attend. C'est la pleine période des gastros. Je n'ai pas trop le temps de compter puisque quand je me présente à l'accueil et que je signale qu'il s'agit d'une invagination, Charlize est immédiatement prise en charge. Je suis étonnée, par la rapidité avec laquelle ils nous mettent en salle de soin. Une nouvelle échographie, un peu d'attente. les médecins font des allers-retours entre les patients. Ils n'ont même pas le temps de se laver les mains. Et ils m'expliquent. Une invagination intestinale peut être fatale si l'enfant n'est pas pris en charge dans les 24H. Je tombe des nues. Heureusement, d'après l'écho,  elle s'est résorbée seule. Je suis venue sans savoir que tout pouvait se jouer en quelques heures. Je repars donc à la maison avec la seule indication : si elle vomit dans les 24H, il faut la ramener.

Le lendemain, elle passe un peu de temps chez ma maman. A priori ça allait....

Le soir, je lui prends le bain...Tout va bien.... Et puis elle vomit. J'appelle les urgences. Je leur explique la situation. Je dois la ramener.

Charlize vomit plusieurs fois avant d'arriver. A l'hôpital, la salle d'attente ne semble pas avoir désemplie depuis la veille.

Les médecins ne sont pas inquiets. On doit patienter et attendre notre tour. Ça ne risque rien. Elle semble bien. Elle n'est pas déshydratée.

On patiente... 1h, peut-être 2.

Entre deux patients, ils lui font une prise de sang. Passent voir comment elle va.

Charlize est petite. Elle n'a pas encore 2 mois. Elle est née avec un peu d'avance et un petit poids c'est vrai. Mais depuis sa naissance, j'ai beaucoup de mal à la nourrir. Elle s'endort à chaque tétée, ne prend que 30ml de lait au biberon. Depuis le premier jour j'ai senti que quelque chose n'allait pas, j'ai prévenu tous les médecins "elle ne mange pas. Je n'y arrive pas". J'ai demandé de l'aide. Je n'y arrive pas. Elle a un problème. Pour tous, je suis trop stressée. Pour tous, je suis jeune, jeune maman primipare, une jeune-maman-primipare qui fait un baby blues.... C'est à cause de ça qu'elle ne mange pas, je la stresse trop. Un bébé ne se laisse jamais mourir de faim. Rien d'autres. A ce moment là, elle ne pèse pas encore 3Kgs. Un détail peut-être... Qu'il aurait fallu prendre en considération.

Très rapidement, Charlize se déshydrate. En salle d'attente, ils lui installent la perfusion. De l'avis même des médecins, il est très rare qu'un enfant se déshydrate aussi vite.

On doit y rester la nuit.

Ils nous accompagnent à l'étage qui la recevra pour la nuit. Il s'agit de l'étage accueillant les enfants souffrants de troubles de l'alimentation. Il est tard, 23H... peut-être plus. Le couloir est plongé dans le noir de ce vieil hôpital. Les enfants dorment à cette heure là. Tout est calme. Seuls le bureau des infirmiers et la salle de soin sont allumés. Je dépose mon bébé crevette perfusée sur la table. Les infirmières discutent. Préparent deux trois trucs. Charlize est pesée. C'est un petit bébé pour cet âge.  L'ambiance est décontractée. J'ai d'ailleurs toujours été surprise de l'ambiance qui règne au sein des hôpitaux dans n'importes quelles circonstances. Le papa pose quelques questions. On lui répond. Moi j'observe mon bébé... Elle a les yeux creusés.  Elle a une couleur particulière. Elle, habituellement si pâle, a le teint grisâtre, bleuté...noir.... Je suis étonnée....Pourquoi a t-elle le visage noire ? Elle a un soucis. Le papa regarde. C'est la lumière pense t-il. Les infirmières se tournent. Non, ce n'est pas la lumière, elle a un problème. J'ai raison. Elle est noire.... En quelques secondes je me retrouve en dehors de la salle avec le papa. La porte se ferme violemment derrière nous. Une infirmière en ressort en courant. Elle traverse le couloir. Revient avec du matériel plein les bras. Le papa demande ce qui ne va pas... Demande à entrer....Pousse la porte....J'entrevois mon bébé...sur la table....des infirmières penchées au dessus d'elle. On doit rester à l'extérieur.

Je suis dans ce couloir éteint...long...je n'en vois pas le bout....personne n'est dehors...et j'hurle....j'hurle qu'on aide mon bébé...j'implore qu'on fasse quelque chose....je pleure...je crie....je me jette à genoux...Des enfants sortent...Des mamans aussi.... Elles me proposent leur aide...mais je deviens folle. Mon bébé est dans une pièce dont je n'ai pas l'accès. Je n'ai plus le contrôle. Elle m'échappe...

On nous éloigne. On nous accompagne dans le bureau des infirmiers. J'ai l'impression que mon esprit est déconnecté de mon corps. Un balancement autistique me rassure. Je crois que quelqu'un essaie de nous expliquer. Je ne me souviens pas de ce qu'il a été dit. Je ne me souviens plus de ce que le papa a fait ou dit... Je crois qu'il a pleuré... Je crois qu'il a essayé de me rassurer.... Je crois qu'il m'a prise dans ses bras.

L'impression que ce moment a duré des heures ; Je suis incapable d'en donner le temps exacte, ni de dire ce qui m'a été expliqué.

Ce soir là, ma fille est morte...sous mes yeux....et par un concours de circonstances, elle a été réanimée...à temps....

Depuis ce jour....oui j'angoisse, pour une toux, pour un mal de ventre, pour une gastro. Parce que depuis ce jour là est encrée en moi l'idée que la vie ne tient qu'à un fil et que ma fille a eu cette chance d'être LA à cet instant. Et si nous n'y avions pas été ? Et si nous n'avions pas fait attention ? Et si.....

Charlize a arrêté de respirer suite à une déshydratation rapide.

Ma mère a culpabilisé longtemps de ne pas m'avoir prévenu : déjà dans la journée Charlize avait changé de couleur.

Moi j'ai culpabilisé et je culpabilise encore d'avoir écouté les médecins me préconisant de rentrer me reposer pour le reste de la nuit. Elle est sous surveillance. Elle ne craint rien. Allez dormir et revenez demain matin.

Le lendemain, elle était seule, dans un grand lit, à pleurer. Je l'ai laissée seule... Je l'ai abandonnée toute une nuit alors qu'elle avait déjà connu la mort ou quelque chose de proche.

Nous sommes restées 10 jours en observation. 10 longs jours pendant lesquels je me suis sentie observée, jugée, jaugée... Elle est dénutrie m'a t-on balancé le premier jour. Pendant 10 jours des équipes ont surveillé, ont analysé, ont cherché à comprendre. Il faut la réveiller la nuit pour la nourrir. Pour moi c'était aberrant : elle fait ses nuits depuis ses trois semaines et s'endort déjà au biberon en pleine journée. Ils ont essayé... ils ont compris que le problème ne venait pas de moi.  Des constats ont été faits : elle refusait de s'alimenter. Cumulée à cette gastro elle avait été contaminée par la bronciolite. Des analyses de sang, d'urines, des gastroscopies... Et le résultat est tombé : elle ne s'alimentait pas puisqu'elle ne le pouvait pas. Un gros reflux lui avait totalement brûlé l'oesophage l'empechant de s'alimenter et de prendre du poids. J'avais raison.... Mon bébé avait un problème et personne ne m'avait entendue.... Après cet épisode, nous sommes rentrées. Charlize a eu un traitement adapté.

Depuis ce jour j'ai décidé de me faire confiance et d'écouter mon instinct maternel.

Depuis ce jour, j'angoisse, papa angoisse, Charlize angoisse. La maladie, la mort, la solitude....Tout est prétexte.

Depuis ce jour, une toux, un mal de ventre, un vomissement me donnent des sueurs froides et des peurs irraisonnables.

Depuis ce jour, Charlize a peur de la séparation et refuse d'être seule.

Depuis ce jour, Charlize a une sensibilité accrue. Elle voit et ressent des choses que personne d'autre ne peut ressentir.

Depuis ce jour, Charlize est ce qu'elle est....

Foutu effet papillon

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