Depuis 2001, je travaille au sein de l'Education Nationale.  Depuis 2001, j'occupe des postes de surveillante puis AED...les pions comme on dit.....même combat. Depuis 2009, je travaille au sein d'une structure un peu particulière appelée Classe Relais. Cette classe, comme quelques autres (mais pas assez), a pour objectif d'accueillir des élèves de moins de 16 ans décrocheurs scolaires. Ils nous rejoignent en septembre, passent l'année avec nous (si tout va bien, c'est à dire s'ils restent dans les rails et ne se retrouvent pas incarcérés ou dans la rue). Nous les aidons à reprendre goût en l'école, confiance en l'adulte et à les réinsérer dans un parcours classique de formation. Les 6 dernières années, j'ai eu la chance de travailler avec une équipe épatante qui m'a fait grandir et qui m'a confié des responsabilités inattendues. J'avais un poste d'AED mais j'avais la chance de pouvoir toucher à tout: entretien avec les familles, avec les jeunes, contacts avec les éducateurs ou les avocats. Je les accompagnais dans leur recherche de stage, je leur enseignais la "Prévention Santé Environnement", je les aidais en Math, en français.... Pendant 6 ans j'ai fait ce job qui était devenu une passion. Pour moi j'étais CPE, éduc, prof, confidente... J'ai grandi avec ces mômes, j'ai adoré les voir évoluer. Je leur dois beaucoup....  Je parle au passé puisque, voilà, j'avais un contrat de 6 ans qui s'achève le 31 aout prochain. J'ai eu la boule au ventre. Alors j'ai écrit cette lettre. Je n'y demande rien, je dis juste ce que j'ai sur le coeur. Elle n'a pas vocation à faire changer les choses. Je voulais juste dire ce que je ressentais en devant quitter tout ça.

Voilà donc ce que j'ai écrit et ce que j'ai envoyé à notre Ministre de l'Education Nationale.

 

"Wesh Madame La ministre,

 

Si j'avais demandé aux élèves de vous écrire en début d'année, ils auraient probablement commencé comme cela. Mais ils ont évolué… Ils ont grandi, mûri…. Ils sont devenus des Élèves…. Des élèves qui aiment l'école, et qui y vont…. Tous les jours… ou presque…. Nous n'avons pas fait de miracles, certains sont restés dans la rue ou devant leur télévision… Nous avons juste fait notre boulot…Réinsérer des élèves décrocheurs dans un circuit classique de formation… Nous l'avons fait du mieux que l'on pouvait… Avec nos compétences, nos cœurs, nos tripes…

Aujourd'hui, je viens vous dire au revoir… Après 12 ans dans l’Éducation Nationale dont 6 auprès d'adolescents difficiles, je suis CONTRAINTE de quitter mon poste.

Oui dans l’Éducation Nationale, comme dans toute la Fonction Publique, il y a des postes, comme le mien, précaires et mal rémunérés. Soyons honnêtes, je le savais dès que j'ai signé mon contrat : CDD de 1 an renouvelable 6 fois… Et puis on vous dit au revoir… Je ne crache pas dans la soupe… Entre 2001 et 2007, mon job de surveillante m'a permis de payer mes études de Psychologie et de Criminologie. Et depuis 2009, mon emploi d'AED m'a permis d'élever ma famille. Mais aujourd'hui, après toutes ces années dans les écoles, collèges et lycées du Rhône, je dois partir, vider mon bureau, laisser ma place, quitter mes collègues et lâcher ces gosses… Je suis amère… J'aime mon emploi… Aussi mal payé qu'il puisse l'être, aussi précaire qu'il le restera : J AIME CE QUE JE FAIS, AVEC QUI JE LE FAIS et POUR QUI JE LE FAIS.

Depuis 2009, je suis AED… un sigle qui veut tout et rien dire… Je suis Assistante d'éducation… Au départ ma mission était celle de tout personnel d'encadrement : veiller au bon fonctionnement de la vie scolaire et surveiller les allers et venues des élèves. La réalité est bien différente et surtout bien plus passionnante, parce qu'en Classe Relais rien n'est comme ailleurs parce que les gens qui y travaillent et les élèves qui y passent un an, sont en marge de tout cela… Parce que tout ce petit monde est extra...ordinaire. Depuis toutes ces années, j'accompagne ces familles désarmées avec leurs adolescents difficiles qui cumulent les dossiers au pénal comme certains collectionnent les timbres ou les bouteilles de parfum. Je reçois ces mamans, souvent seules pour élever plusieurs enfants. Je les rassure, prends de leurs nouvelles quand elles ne viennent pas au rendez-vous, parce qu'elles ont honte, parce qu'elles ont peur.

J'accueille ces adolescents-enfants, perdus, en marge d'une société qui n'accepte que des têtes bien-pensantes. Je les aide à comprendre les mathématiques niveau CM1 parce que, pour eux, tout s'est arrêté à cette époque là. Je leur enseigne les règles de grammaire : non on ne dit pas « la chatte A ta mère, mais la chatte DE ta mère »…. Je leur apprends à dire bonjour, à enlever leur casquette, à être ponctuels et à s'excuser lorsqu'ils ne le sont pas. Je leur explique qu'ils doivent se protéger des IST, qu'ils doivent se faire dépister, qu'ils doivent avoir une activité physique... Je les oblige à respecter leur contrôle judiciaire, à voir leur éducateur, à se rendre à leur convocation chez le Juge.

Je suis là pour leur souhaiter leur anniversaire et les féliciter quand ils franchissent une étape… Et eux ?? Eux ils sont écorchés, en colère contre tout et surtout contre ce qui peut leur rappeler l'école, la justice ou même l'adulte. Ils mettent du temps à sourire, parler d'eux et faire confiance. Et puis au fil des semaines, ils croisent nos regards, acceptent nos remarques, écoutent nos conseils. Et un beau jour, ils nous envoient un sms, un message pour dire qu'ils ont réussi un entretien, un texto pour prévenir qu'ils ont loupé le bus mais qu'ils arrivent ... un mot de félicitation pour mon mariage… C'est eux qui m'ont fait grandir… Ces 6*16 gosses que j'ai suivis pendant ces dernières années…. Aujourd'hui les premiers sont, pour la plupart, réinsérer, les derniers ne vont pas tarder… REINSERES… J'ai œuvré pour ça durant tout ce temps, j'ai fait en sorte qu'ils retrouvent en l’École, des valeurs sûres et qu'ils reprennent confiance en eux et en l'institution. J'ai encadré des ateliers de recherche d'emploi, je leur ai trouvé des stages, j'ai négocié, j'ai supplié qu'on leur laisse une chance. Je ne regrette rien… J'ai fait ça pour eux et ne nous mentons pas, pour moi aussi… Parce que dans leurs yeux, j'ai eu un magnifique retour… Des sourires, des mercis, des paroles qui m'ont fait du bien… De leurs parents aussi… Aujourd'hui ils sont réinsérés… Et moi je quitte tout ça…Destination « le pôle emploi »… A 36 ans et mère de deux enfants, j'ai des diplômes, une expérience, une maturité et je n'ai plus qu'à tenter de me réinsérer… moi-même … Après 12 ans à évoluer et faire ma place au sein d'une institution qui m'est chère, je dois tout lâcher…

J'ai travaillé en équipe pluridisciplinaire, j'ai contacté des associations extérieures, j'ai tissé des liens avec les différents acteurs qui gravitent autour de chaque enfant… Dans quelques semaines, je ne serai plus rien… Un numéro seulement... J'irai faire gonfler les chiffres du chômage parce que l’Éducation Nationale forme des gens pendant des années et les met dehors sans rien proposer en retour sans même une prime de précarité, ni de départ…

Je ne suis pas la seule… Nous sommes des centaines, des milliers… AED, contractuels, et tous ces profs qui croient encore en tout ça et qui se battent chaque jour pour enseigner… Qui se battent avec de moins en moins de moyens… Avec des classes qui se chargent… Avec des dispositifs qui disparaissent… J'ai eu le temps de me faire une opinion sur la problématique du décrochage scolaire… J'ai eu 6 ans pour comprendre ce qui poussait tous ces jeunes à préférer la rue à notre École… J'ai eu tout ce temps pour réaliser qu'il y a des tas de choses à faire mais que là… Nous n'y sommes pas du tout…

J'ai tenté le concours de PE… J'ai échoué à l'oral… J'aurais voulu être titulaire d'un poste d'enseignante. Enseignante en prison, enseignante en CEF… Enseignante d'écorchés vifs… Je rêve encore de bosser avec ces gamins là, ces adolescents difficiles, ces mineurs isolés…

Aujourd'hui, je viens vous dire au revoir… Après 12 ans dans l’Éducation Nationale dont 6 auprès d'adolescents difficiles, je suis CONTRAINTE de quitter mon poste.

BORDEL !

 

Mme A.D.V. FUTURE ex AED en classe relais"

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